Suicide de Christine Renon PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Laurent ROUZIERE   
Jeudi, 17 Octobre 2019 09:34

Suicides dans l’Éducation Nationale : plus jamais ça

Le 03 octobre 2019, toute une profession a rendu hommage à Christine Renon, notre collègue

directrice d’école, épuisée par ses conditions de travail, épuisée jusqu’à s’en donner la mort. Grèves

et rassemblements ont signifié notre chagrin, notre détresse, notre colère aussi.

Pendant ce temps, au Ministère, on regardait ailleurs, sourd aux mots qu’avait laissés Christine

Renon avant de se donner la mort. Pire encore, on aurait voulu empêcher la circulation des lettres

dans lesquelles Christine Renon expliquait, à ses collègues et à l’Institution, les raisons de son

suicide, décrivant ses conditions de travail, les « soucis » auxquels elle était confrontée, « les petits

riens qui occupent 200 % de sa journée », la « violence de l’immédiateté » dans laquelle elle était

contrainte d’agir, et puis son isolement, et puis son manque de « confiance au soutien et à la

protection que devrait nous apporter notre institution »…

En écrivant ces mots, c’est en notre nom à tou.te.s, enseignant.e.s, personnels de l’Éducation

Nationale, que parle Christine Renon. Si ses mots n’évoquent rien pour un Ministre totalement hors

sol, ils disent beaucoup aux personnes de terrain que nous sommes. Ils renvoient à notre quotidien,

aux difficultés que nous affrontons, aux dangers auxquels nous sommes exposé.e.s.

Si Christine Renon traite concrètement des tâches d’une directrice d’école, elle évoque plus

largement le désarroi de toute une profession. Ce désarroi auquel se sont heurté.e.s d’autres

collègues qui, comme elle, ont mis fin à leur jour, également épuisé.e.s par leurs conditions de

travail : le même jour que Christine Renon, le 21 septembre 2019, Frédéric Boulé, professeur de

SVT, se donnait lui aussi la mort, 5 jours après un rendez-vous avec la médecine de prévention ; le

09 septembre 2019, Laurent Gatier, professeur en lycée professionnel, mettait fin à ses jours,

victime de pressions de sa hiérarchie. Voilà qui fait beaucoup pour cette seule rentrée 2019…

Le désarroi exprimé par Christine Renon, c’est aussi celui que ressentent tou.te.s ces collègues qui

s’arrêtent pour maladie ou qui démissionnent, épuisé.e.s, fragilisé.e.s, détruit.e.s parfois par

l’exercice d’un métier qui perd son sens, par les pressions que l’on subit, par l’impuissance dans

laquelle on nous place. Notre institution est malade, et c’est d’une maladie létale dont elle souffre…

L’Éducation Nationale détient un triste record, celui des suicides (39 pour 100 000, selon les

chiffres du Sénat). C’est plus que dans la police, et que dans toutes les autres professions, et

pourtant c’est un fait occulté.

Le suicide de Christine Renon n’est malheureusement pas un cas isolé. Il ne dit pas seulement la

détresse des directeurs et directrices d’école, mais celui de toute une profession. Pointer cette

détresse n’est pas instrumentaliser ce suicide, c’est entendre les mots que Christine Renon nous a

laissés. L’instrumentalisation commence quand le Ministre, sortant de son silence honteux, nous

pond une vidéo dans laquelle il tient des propos déplacés, inappropriés, indécents : utiliser le suicide

de Christine Renon pour tenter d’imposer une réforme que personne ne veut, à savoir transformer

en supérieurs hiérarchiques les directeurs et directrices d’école, relève d’un cynisme qui salit la

mémoire de cette collègue, ravive notre colère, aggrave notre défiance à l’égard du Ministre.

Jean-Michel Blanquer porte une lourde responsabilité dans la souffrance que ressentent les

personnels de l’Éducation Nationale. La politique qu’il mène, l’école qu’il nous impose accroissent

nos difficultés et accentuent notre désarroi. On ne saurait répondre à des personnels épuisés en leur

enjoignant un devoir d’exemplarité, en les obligeant à mettre en place des réformes qui ne font pas

sens pour elles et eux et augmentent leur charge de travail, en leur demandant de faire des

formations sur leur temps de vacances, en les contraignant à faire un tri dans les élèves, en les

empêchant d’accueillir correctement et dignement les élèves en situation de handicap, allophones,

ou en difficulté …

Les conditions dans lesquelles s’est opérée cette rentrée 2019 nous laissent mal augurer de la suite.

Devant l’absence de réponse adéquate du ministre, nous craignons que d’autres drames affectent

l’école. S’ils devaient se produire comme nous le redoutons, nous sommes prêt.e.s à cesser

immédiatement le travail pour ne le reprendre que lorsque de vraies solutions seront proposées, que

de vraies concertations seront ouvertes.

La confiance ne se décrète pas dans l’espace fermé d’un Ministère, ce ne sont pas des lois hors sol

qui l’établissent. La confiance se construit au quotidien, sur le terrain, par notre engagement : ce qui

nous donne confiance aujourd’hui, c’est le soutien des parents, des élèves, de l’opinion publique,

c’est la solidarité qui se met en place dans la profession, c’est notre capacité à résister et à désobéir

collectivement à des injonctions dangereuses et mortifères.